Et si soudainement, ma vie était en mer…

Il y a un peu plus de dix ans je ne connaissais rien au bateau. Je ne savais pas faire une manœuvre seule, le vocabulaire marin me semblait du charabia, et j’avais le mal de mer à la première vague. On peut dire que personne n’aurait misé sur moi pour devenir équipière sur un voilier. Et pourtant, je peux fièrement dire que, malgré les obstacles, j’ai parcouru plus de 60 000 milles nautiques dans des régions peu accueillantes pour la navigation du cap Horn au pôle Nord. J’ai même survécu au mal de mer doublé de nausées pendant mes deux grossesses… en mer.

Emmanuelle Dumas.
Il était une fois l’Antarctique
Tout a commencé par une expédition de ski en Antarctique. Les histoires commencent rarement ainsi, et pourtant, c’est bien là que ma vie en bateau a débuté. En 2014, une équipe de six Québécois est partie traverser la péninsule Antarctique pour atteindre des sommets vierges. J’étais de cette expédition d’envergure, qui a duré 45 jours, dont environ 15 passés à bord d’un voilier entre Ushuaia, en Argentine, et notre débarquement sur le continent antarctique.
Pour notre équipe de marins d’eau douce, ces deux traversées (aller-retour) ont presque été un aussi grand défi que l’expédition de ski. Pour être honnête, à part vomir et me sentir impuissante, je n’ai fait aucune manœuvre sur les 3000 milles nautiques parcourus. Cela reste néanmoins une expérience marquante pour des novices : avoir 55 nœuds dans le passage de Drake, ça s’imprime dans la mémoire!
À certains moments, je pensais que la coque allait se fendre sous les chocs des vagues (ce qui est normalement impossible). Et durant le pire de la tempête, je décollais de ma couchette à chaque vague!
Aucun de mes coéquipiers n’aurait parié un sou que je vivrais sur un voilier le reste de ma vie. Mais malgré ce mal de mer persistant et mon incompréhension des manœuvres, la vie à bord et la possibilité d’explorer des régions si sauvages me plaisaient.

Rencontre improbable au bout du monde
C’est donc au retour de cette traversée que j’ai rencontré Christophe, dans le minuscule port de Puerto Williams, au Chili. Ce jeune marin (30 ans à l’époque) paraissait bien trop jeune pour être capitaine dans l’immensité sauvage de la Patagonie. Et pourtant, il était parfaitement à sa place. À 23 ans, il avait tout quitté en France pour partir en voilier avec son père faire un tour du monde atypique de plusieurs années. La voile, il l’a dans le sang, et son bateau, il le connaît par cœur.
Cette rencontre improbable m’a donné le goût d’y retourner. Six mois plus tard, je suis repartie en Patagonie, sans savoir dans quoi je m’embarquais. J’avais en tête quelques mois sabbatiques à voguer tranquillement dans les fjords chiliens… et me voilà embarquée comme équipière sur Venus, un Baltic 51. Moi, équipière, alors que je ne savais même pas border une écoute?!

La Patagonie, dure école de voile
L’apprentissage fut rude : le capitaine voulait « me tester », avouera-t-il des années plus tard. Car il ne s’agissait pas d’être équipière sur le lac Memphrémagog, mais bien au cap Horn, réputé pour son mauvais temps et ses vagues monstrueuses!
Il m’a même fait monter dans le mât pour y installer les bastaques, avec un bras dans une attelle (eh oui, je m’étais cassé le bras juste avant de le rejoindre en Amérique du Sud). Ce handicap ne l’a pas empêché de me faire participer à toutes les manœuvres, et même de me faire débarquer à terre, en annexe à rames, dans des vagues déferlantes au cap Horn!
Quand on n’a pas le choix, on apprend vite. En quelques mois, je suis devenue une équipière fiable, efficace et autonome (faut croire que le training commando était efficace!). Moi qui croyais faire une simple parenthèse dans ma vie de guide, je n’ai jamais voulu repartir. J’étais tombée amoureuse de cette vie sur l’eau… et, bien sûr, du capitaine.

La Patagonie est rude et majestueuse à la fois. La météo y est loin d’être clémente, et pourtant, je ne connais aucun marin qui ne soit tombé amoureux de cette région unique.
Dans les canaux, on tire des bords face au vent, souvent à plus de 25 nœuds. Même les arbres — les árboles bandera¹— se plient dans la direction des vents dominants. Les mouillages sont minuscules, et il faut s’amarrer aux arbres avec des bouts, en plus de l’ancre, pour empêcher le bateau de tourner dans ces caletas² très étroites. Une fois, on a même mis huit bouts en plus de l’ancre pour affronter les rafales de plus de 65 noeuds!
Là-bas, s’il y a un autre bateau au mouillage, c’est une bonne nouvelle : des amis! Tout le monde se connaît dans ce coin du globe, et rapidement, des amitiés se lient. C’est une autre particularité de la vie en bateau que j’ai adorée : des amis un peu partout, toujours prêts à aider, dépanner… et faire la fête! Les pêcheurs aussi sont plutôt sympathiques avec les voiliers et nous accostent parfois pour jeter dans notre cockpit des kilos de centollas³ frétillantes.
Et les glaciers… selon moi bien plus impressionnants que le cap Horn. Ces masses de glace continuent à « avancer » dans cette région. Le spectacle de voir se côtoyer glace et arbres verdoyants est donc d’autant plus unique!
¹Littéralement arbres drapeaux.
²Petites anses étroites utilisées comme mouillages en Patagonie.
³Gros crabes australs similaires aux crabes des neiges.

Une vie entre mer et montagne
Nous avons donc uni nos passions — moi la montagne, lui la mer — pour offrir des séjours à bord de nos voiliers dans les plus belles régions du monde. D’abord en Patagonie, en Antarctique et en Polynésie avec notre premier bateau (Venus), puis dans les Caraïbes, au Groenland, en Norvège, au Spitzberg et en Islande avec notre deuxième voilier (LifeSong), un Garcia 68.
Aujourd’hui, nous construisons un nouveau voilier d’expédition en aluminium pour continuer nos aventures polaires avec vous… Le programme de ce bateau de 24 mètres taillé pour les glaces : un tour du monde par les pôles.
Mais ça… c’est une autre histoire à lire dans le prochain numéro!
Pour en savoir plus sur nos séjours à bord : www.lifesongsailing.com.
Par Emmanuelle Dumas, LifeSong Expeditions
*Cet article a été publié dans le Vol. 48 No. 4 (Automne 2025) de Québec Yachting. Abonnez-vous, c’est GRATUIT!