Québec Yachting

Ces gouttes de carburant qui restent dans nos lacs

L’impact méconnu des hydrocarbures rejetés par les embarcations de plaisance sur la qualité de l’eau.

Image générée par l’IA Perplexity.

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Un plein d’essence qui déborde un peu, une cale qu’on vide, un moteur qui fume un samedi de canicule… Sur un lac très fréquenté, ces petits incidents se répètent des centaines de fois chaque été. Des études menées en Europe et en Amérique du Nord montrent qu’ils laissent une véritable signature chimique : autour des marinas et des zones de forte circulation, on mesure des concentrations d’hydrocarbures plus élevées dans l’eau et les sédiments, parfois au-delà des seuils jugés acceptables pour la vie aquatique[1][2]. La bonne nouvelle, c’est qu’une partie de cette pollution diffuse peut être évitée par quelques gestes simples, à la portée de tous les plaisanciers[3].

Samedi de juillet, 11 h. Le quai au moment du plein d’essence ne dérougit pas. Les bateaux se succèdent, on se parle d’une embarcation à l’autre, ça rit, ça klaxonne, ça sent l’été… et l’essence. Au moment où le réservoir se remplit, un mince filet de carburant déborde, glisse sur le pont et finit sa course dans le lac. Quelques secondes plus tard, un film irisé s’étale à la surface, juste à côté des enfants qui attendent leur tour de bouée.

Sur le coup, personne ne s’en inquiète vraiment. Après tout, ce ne sont que quelques gouttes. Mais ces scènes se répètent dans les marinas tout l’été. Et ce « quelques gouttes », multiplié par des centaines de bateaux, de pleins, de vidanges de cale et d’heures moteur, finit par laisser des traces bien réelles sur la qualité de l’eau.

Depuis quelques années, des équipes de recherche se sont penchées sur cette pollution discrète. En Suède, des chercheurs ont montré que les émissions des bateaux de plaisance pouvaient augmenter les concentrations de HAP — des hydrocarbures aromatiques polycycliques issus notamment de la combustion — jusqu’à 40 % dans un secteur très fréquenté par rapport à un site voisin plus calme[1]. Dans les sédiments les plus exposés, certains niveaux dépassaient même de plus de cinq fois les normes environnementales applicables dans ce contexte[1]. Aux États-Unis, une étude du U.S. Geological Survey sur le lac Powell a montré que les marinas les plus fréquentées présentaient de façon répétée plus de HAP et davantage de composés détectés que les sites moins utilisés, surtout en période estivale[2]. Autrement dit, les bateaux de plaisance laissent bel et bien une empreinte chimique mesurable[1][2].

La photo montre un lac gelé avec une crevasse au centre et une émersion d’hydrocarbures à la surface de la glace. Crédit photo : Un guide pratique d’interventions sur les rives en eau douce : chapitre 4, Environnement et Ressources naturelles, Gouvernement du Canada. La reproduction est une copie de la version disponible au https://www.canada.ca/fr/environnement-changement-climatique/services/eau-apercu/proteger-eau-douce/guide-pratique-interventions-sur-rives-eau-douce/chapitre-4.html#toc10.

La photo montre un lac gelé avec une crevasse au centre et une émersion d’hydrocarbures à la surface de la glace. Crédit photo : Un guide pratique d’interventions sur les rives en eau douce : chapitre 4, Environnement et Ressources naturelles, Gouvernement du Canada. La reproduction est une copie de la version disponible au https://www.canada.ca/fr/environnement-changement-climatique/services/eau-apercu/proteger-eau-douce/guide-pratique-interventions-sur-rives-eau-douce/chapitre-4.html#toc10.

Au printemps, avec la fonte et le réchauffement de la glace, les hydrocarbures encapsulés et piégés peuvent migrer verticalement à travers des chenaux dans la glace et atteindre la surface de la glace en formant des flaques d’hydrocarbures frais (figure 4.7). Le taux de migration verticale dépendra largement de la viscosité des hydrocarbures (par ex., la migration sera moindre pour les hydrocarbures de plus grande viscosité).

Les mots pour le dire

Le terme « hydrocarbures » désigne ici les substances issues du pétrole qui peuvent se retrouver dans l’eau : essence, diesel, huiles, mais aussi certains composés présents dans les gaz d’échappement[3]. Parmi eux, les HAP sont particulièrement surveillés, parce qu’ils persistent relativement bien dans l’environnement et parce que plusieurs d’entre eux sont toxiques, voire cancérogènes, pour les organismes vivants[1][2]. Dans plusieurs études, ce sont justement les HAP qui servent de traceurs pour suivre l’empreinte des bateaux de plaisance dans les lacs, les marinas et les environnements côtiers[1][2].

D’où viennent ces hydrocarbures?

On imagine souvent la pollution pétrolière comme une catastrophe spectaculaire : un pétrolier en difficulté, une nappe noire, des oiseaux mazoutés. Sur nos lacs, la réalité est beaucoup plus discrète. La contamination vient surtout d’une foule de petits gestes et de petites pertes qui, pris isolément, semblent banals, mais qui finissent par s’additionner tout au long de l’été[3].

Le premier moment à risque, c’est tout simplement le plein d’essence. Il suffit d’un réservoir un peu trop rempli, d’un pistolet qu’on laisse couler une seconde de trop, d’un évent mal placé ou d’un bateau qui bouge légèrement au quai pour qu’un peu de carburant se retrouve à l’eau. L’essence flotte d’abord à la surface, d’où ce fameux film irisé que presque tous les plaisanciers ont déjà aperçu un jour ou l’autre. Ce n’est pas seulement une question d’esthétique : ces petites pertes répétées font partie des sources classiques de pollution diffuse autour des marinas et des zones de plaisance[3].

Une autre source importante, moins visible celle-là, vient des eaux de cale. Dans bien des embarcations, la cale recueille un mélange d’eau, d’huile, de graisse et parfois un peu de carburant provenant du moteur, des conduites ou de petites fuites. Quand cette eau est pompée directement à l’extérieur, ce cocktail se retrouve dans le plan d’eau. Même sans « gros déversement », un bateau peut donc rejeter des hydrocarbures simplement parce que son fond de cale est souillé[3]. Ainsi, la municipalité de Saint-Hippolyte oblige l’éponge à cale :

Éponge à cale – Obligatoire sur tous les lacs navigables

Les éponges à cale sont obligatoires dans les embarcations motorisées afin de protéger l’environnement. Ainsi l’utilisation des éponges à cale est un geste simple pour contribuer à diminuer la pollution dans un lac. Ces éponges servent à absorber l’huile à moteur et l’essence qui peuvent se retrouver dans le fond du bateau. Une éponge dure toute la saison estivale.

Les moteurs eux-mêmes contribuent aussi au problème. Les vieux moteurs deux-temps à carburateur, en particulier, sont beaucoup moins efficaces que les motorisations modernes. Une partie du mélange essence-huile n’est pas brûlée complètement et est rejetée dans l’environnement[3]. C’est l’une des raisons pour lesquelles les zones très fréquentées par des embarcations motorisées présentent souvent des niveaux plus élevés d’hydrocarbures dans l’eau et les sédiments[1][2].

Image générée par l’IA Perplexity.

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À cela s’ajoutent les activités d’entretien. Un changement d’huile improvisé au quai, un moteur qu’on dégraisse, des solvants ou des produits nettoyants utilisés sans précaution : tout cela peut contribuer à la présence d’hydrocarbures autour des installations nautiques. Les marinas sont particulièrement vulnérables, justement parce qu’elles concentrent au même endroit le ravitaillement, l’entretien, le stationnement des bateaux et une forte circulation pendant des mois[3].

Image générée par l’IA Perplexity.

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Le plus important à retenir, c’est donc ceci : la pollution par hydrocarbures causée par la navigation de plaisance n’est généralement pas un événement unique, mais une accumulation. Ce sont les gouttes au moment du plein, les eaux de cale un peu grasses, les moteurs plus polluants, les petits travaux d’entretien et les négligences répétées qui finissent par laisser une signature chimique dans l’eau et les sédiments[1][2].

Ce qu’ils deviennent dans le lac

Films irisés, poissons fragilisés

Image générée par l’IA Perplexity.

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Une fois dans l’eau, les hydrocarbures ne disparaissent pas comme par magie. Une partie s’évapore, surtout pour les composés les plus légers. Une autre se dissout dans la colonne d’eau, tandis que les composés plus lourds se fixent sur les particules en suspension avant de couler vers le fond[1][2]. Un même incident peut donc avoir des effets à la surface, au milieu de la colonne d’eau et jusque dans les sédiments.

Les composés les plus solubles entrent rapidement en contact avec les poissons et les invertébrés. Ils peuvent passer par les branchies, la peau ou le système digestif et perturber le fonctionnement normal des cellules[2]. Les travaux sur les HAP rappellent que ces contaminants sont préoccupants en raison de leur toxicité, de leur persistance relative et, pour certains, de leur caractère cancérogène[1][2].

Les composés plus lourds, eux, s’accumulent davantage dans les sédiments. C’est là qu’ils deviennent particulièrement problématiques, parce que le fond du lac abrite une foule de petits organismes — vers, larves, mollusques, crustacés — qui sont à la base de la chaîne alimentaire. Quand les sédiments s’enrichissent en HAP, c’est tout un maillon du lac qui se trouve exposé sur le long terme[1]. C’est d’ailleurs dans les sédiments que l’étude suédoise a observé les dépassements les plus marqués des seuils environnementaux, alors que les concentrations dans l’eau restaient sous ces mêmes seuils.[1]

Pour les poissons, les effets sont souvent chroniques plutôt que spectaculaires. On parle moins d’une mortalité massive visible du jour au lendemain que d’une usure lente : atteintes à la croissance, au développement, à la reproduction ou à la santé générale des populations exposées[2]. Et pour l’être humain, l’enjeu ne se limite pas à l’odeur ou au film à la surface. Lorsqu’un plan d’eau concentre plusieurs polluants, la qualité de l’eau pour les usages récréatifs et, dans certains contextes, la consommation de poissons deviennent aussi des sujets de préoccupation[2].

Le message essentiel est simple : la pollution par hydrocarbures n’est pas seulement un problème visuel. Avec le temps, elle peut appauvrir la vie au fond du lac, affecter les poissons et contribuer à une dégradation plus générale de la qualité de l’eau[1][2]. Sur un lac de villégiature relativement fermé, utilisé intensivement pendant quelques mois, chaque contribution compte davantage que dans un système vaste et très ouvert[2].

Quand l’eau du lac finit au robinet

Crédit photo : Coalition Navigation.

Crédit photo : Coalition Navigation.

Certaines municipalités interdisent les moteurs là où un lac sert aussi de source d’eau potable. À Québec, les embarcations munies d’un moteur à essence sont interdites sur le lac Saint‑Charles et en amont des prises d’eau. À Calgary, les bateaux motorisés ne sont pas permis sur le réservoir Glenmore, une source majeure d’eau potable de la ville. Et au lac Tremblant, les bateaux moteurs sont strictement interdits dans la baie Charron, précisément parce qu’il s’agit d’une prise d’eau potable.

Croisières : des géants qui laissent aussi une trace

Image générée par l’IA Perplexity.

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Vous qui naviguez, vous êtes sûrement déjà allés en croisière? Ce type de navigation n’apporte pas que des touristes sur le Saint‑Laurent : il ajoute aussi des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) au fleuve. Les systèmes de lavage des gaz (scrubbers) rejettent une eau plus acide, chargée en HAP et en suies, directement dans le courant, tandis que les eaux de cale huileuses contiennent elles aussi des résidus de carburant. Or les HAP sont toxiques et certains sont cancérogènes; ils s’accumulent dans les sédiments, exposant sur le long terme les invertébrés du fond et les poissons qui s’en nourrissent, dans un fleuve déjà marqué par d’autres sources d’hydrocarbures.

Gestes concrets à poser

La bonne nouvelle, c’est qu’une grande partie de cette pollution peut être réduite sans compliquer la vie des plaisanciers. Il ne s’agit pas d’arrêter de naviguer, mais d’adopter quelques réflexes simples qui, mis ensemble, peuvent avoir un réel impact positif[3].

  1. Le premier concerne le ravitaillement. Faire le plein lentement, rester près du pistolet et éviter de remplir le réservoir jusqu’au bord sont parmi les gestes les plus efficaces pour prévenir les débordements[3]. Un tampon absorbant ou un collet absorbant autour du bec de remplissage permet aussi de retenir les gouttes avant qu’elles tombent à l’eau[3].
  2. Il faut aussi prendre au sérieux les eaux de cale. Si l’eau dans la cale présente une odeur d’essence, une coloration huileuse ou un reflet à la surface, elle ne devrait pas être pompée directement dans le lac[3]. Des absorbants peuvent capter une partie des hydrocarbures avant qu’ils se mélangent davantage à l’eau. Et surtout, les détergents qui prétendent faire disparaître la pellicule huileuse sont à éviter : ils ne suppriment pas la pollution, ils la dispersent[3].
Image générée par l’IA Perplexity.

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  1. L’entretien mécanique fait lui aussi partie des gestes de base. Un moteur bien entretenu fuit moins, brûle mieux son carburant et rejette moins d’hydrocarbures. Vérifier régulièrement les durites, les joints, les raccords et l’état général du système d’alimentation permet de prévenir à la fois les pertes de carburant et les problèmes de sécurité[3].
  2. Au moment de remplacer un moteur, le choix de la technologie compte. Les vieux deux-temps carburés sont les plus problématiques du point de vue des hydrocarbures non brûlés, alors que les moteurs plus récents sont beaucoup plus propres sur ce plan[3]. Pour les petites embarcations et certains usages près du rivage, l’électrique représente aussi une option intéressante puisqu’il élimine les rejets directs de carburant dans l’eau[3].
Image générée par l’IA Perplexity.

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  1. Il y a enfin une dimension collective à ne pas négliger. Une marina bien équipée peut énormément réduire les risques : matériel absorbant accessible, procédures claires en cas de déversement, zones appropriées pour l’entretien, collecte des huiles usées, affichage simple au quai d’essence[3]. La prévention fonctionne toujours mieux quand elle devient une culture partagée, et non seulement une responsabilité individuelle.

Naviguer en laissant moins de traces

Revenir au quai après une journée parfaite sur l’eau, c’est un petit bonheur que tous les plaisanciers connaissent. Le but n’est évidemment pas de culpabiliser ceux qui profitent du lac, mais de rappeler que la qualité de cette eau dépend aussi de nos choix de moteurs, de nos habitudes de plein et de la manière dont on entretient nos bateaux[3].

Les études menées dans des ports de plaisance en Europe et dans des lacs très fréquentés en Amérique du Nord montrent qu’un trafic important laisse une empreinte en hydrocarbures, surtout autour des marinas et des zones de forte activité[1][2]. Cette empreinte n’a rien d’une marée noire, mais elle est mesurable et elle compte pour les organismes qui vivent dans le lac[1][2].

La marge de manœuvre est réelle. En réduisant les débordements au quai d’essence, en gérant mieux les eaux de cale, en entretenant les moteurs et, lorsque vient le temps de les remplacer, en choisissant des technologies plus propres, on peut diminuer significativement les apports en hydrocarbures dans nos plans d’eau[3]. Petit à petit, cela contribue à préserver la transparence de l’eau, la santé des poissons et le plaisir de se baigner sans voir de film irisé près du quai[3].

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Protéger la qualité de l’eau, c’est protéger le cœur même de la navigation de plaisance : le plaisir d’être sur un lac vivant, clair et en santé. Adopter quelques réflexes simples ne change ni le vent dans les cheveux ni la joie d’un départ au petit matin; cela change surtout ce qu’on laisse derrière soi, invisible, quand on rentre au port et qu’on coupe le moteur. C’est ça une navigation durable et responsable.

La Coalition Navigation vous invite à faire partie du mouvement et à devenir membre !

Passez un merveilleux été sur l’eau !

Références :

1- Nordberg, K. et al. Tracing PAH emissions from leisure boats in a low tidal coastal area, including comparison with Environmental Quality Standards (EQS), 2025. PubMed : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39647791/.

2- S. Geological Survey. Assessment of Polycyclic Aromatic Hydrocarbon (PAH) Contamination in the Lake Powell System, 2019. https://pubs.usgs.gov/publication/sir20195065.

3- S. Environmental Protection Agency. Nonpoint Source: Marinas and Boating. https://www.epa.gov/nps/nonpoint-source-marinas-and-boating.

Par Denise Cloutier, B.A.A., M. Env., Directrice générale de la Coalition Navigation

*Cet article a été publié dans le magazine numérique Été 2026 de Québec Yachting. Abonnez-vous, c’est GRATUIT!