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Naviguer à l’aveugle : les lacunes dans la prévention des collisions sur l’eau

Lorsqu’un épais brouillard est tombé sur le fleuve Saint-Laurent le matin du 2 juillet 2023, tout était en place pour une collision qui aurait pu être évitée.

Le Svanoy par temps brumeux (Source : BST).

Le Svanoy par temps brumeux (Source : BST).

Le traversier Svanoy, chargé de passagers et de véhicules, venait de quitter Saint-Joseph-de-la-Rive. Le capitaine, qui s’était retrouvé seul sur la passerelle et responsable de la navigation, a alors aperçu une embarcation de plaisance devant le navire.

Le matin même, cette embarcation avait quitté une marina de Québec. Pendant qu’il traversait le brouillard, le conducteur a remarqué que l’une des cibles du système d’identification automatique (AIS) était passée d’une position statique à une trajectoire de collision. Quelques moments plus tard, la silhouette du Svanoy est apparue dans le brouillard. Le plaisancier a tiré sur les leviers de commande, puis a changé de cap sur bâbord, mais il était trop tard.

L’embarcation de plaisance impliquée dans l’événement, vue ici au quai. (Source : tierce partie, avec permission).

L’embarcation de plaisance impliquée dans l’événement, vue ici au quai. (Source : tierce partie, avec permission).

Le capitaine du traversier a fait retentir sa corne de brume et réduit sa vitesse, mais le Svanoy a frappé l’autre bateau quelques instants plus tard. Heureusement, ses quatre occupants ont été secourus par l’équipage du traversier; néanmoins, l’embarcation de plaisance a tout de même coulé. Le Svanoy a subi des dommages mineurs.

Un risque très répandu

En 2022, le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) a rapporté que 79 % des pilotes maritimes brevetés du pays rencontrent régulièrement un risque de collision avec une embarcation de plaisance.

Le risque est devenu une réalité pour le Svanoy en juillet 2023.

L’enquête menée par le BST sur cette collision (M23C0143) a permis d’établir que les deux navires naviguaient dans des conditions de visibilité restreinte et n’utilisaient pas les signaux sonores prescrits par le Règlement sur les abordages. Leur capacité à se détecter mutuellement a donc été grandement réduite. Lorsqu’ils ont fini par se voir, il était trop tard pour que le capitaine ou le conducteur prenne des mesures pour éviter la collision.

L’enquête a aussi constaté des lacunes dans la formation des plaisanciers, principalement concernant les dispositions du Règlement sur les abordages, la navigation dans les conditions de visibilité restreinte et la planification des traversées.

L’embarcation de plaisance après avoir été récupérée. (Source : Garde côtière canadienne).

L’embarcation de plaisance après avoir été récupérée. (Source : Garde côtière canadienne).

Bien que le conducteur de l’embarcation de plaisance avait suivi un cours de sécurité nautique accrédité et détenait une carte de conducteur d’embarcation de plaisance valide (CCEP), ses connaissances sur la navigation sécuritaire, surtout au cours de voyages prolongés ou sur des voies navigables très fréquentées, étaient limitées.

Les constatations de l’enquête sur cette collision ressemblent à celles d’une enquête antérieure du BST (M22P0298) sur une quasi-collision entre une embarcation de plaisance de location et un navire de charge commercial dans le port de Vancouver (Colombie-Britannique). Suite à cet événement, le BST a mené un sondage pancanadien auprès des pilotes maritimes. Celui-ci indiquait que le risque de collision est répandu et persistant.

Le consensus parmi les pilotes? La sensibilisation aux risques et une formation améliorée pour les conducteurs d’embarcations de plaisance sont des éléments essentiels.

Lacunes dans la certification des conducteurs d’embarcations de plaisance

Transports Canada exige actuellement que les conducteurs d’embarcations de plaisance équipées d’un moteur fassent preuve de leur compétence, habituellement en obtenant une CCEP. Bien que le syllabus de formation soit vaste et couvre de nombreux sujets essentiels à la sécurité, le BST a déterminé que plusieurs des fournisseurs de cours commerciaux n’offrent qu’une couverture superficielle des domaines de connaissance essentiels. De plus, il n’y a aucune exigence pour les conducteurs de tenir à jour leurs connaissances.

Le Bureau est préoccupé du fait que la formation et la certification qui sont actuellement exigées des conducteurs d’embarcations de plaisance ne fournissent pas à ces derniers les connaissances approfondies nécessaires pour naviguer de façon sécuritaire sur les voies navigables à haute densité.

Mais au-delà des lacunes dans les exigences en matière de formation et de certification, l’enquête du BST sur cet événement ainsi que d’autres enquêtes menées sur des événements liés à des embarcations de plaisance ont démontré que les conducteurs peuvent améliorer leur propre sécurité en prenant des mesures pour préparer leurs voyages. Un plan de voyage permet de déterminer les secteurs à haut risque et fournit des renseignements importants dans un format facilement accessible pour les personnes chargées de la navigation. Un tel plan de voyage peut notamment inclure :

  • la route choisie et le cap du navire;
  • les points de changement de cap;
  • les dangers locaux et le trafic maritime;
  • les exigences réglementaires applicables aux conditions en vigueur;
  • les facteurs environnementaux qui pourraient avoir des conséquences pour le voyage.

La sécurité est une responsabilité partagée

La collision du Svanoy aurait pu se solder par une tragédie. Elle sert plutôt d’avertissement pour la communauté nautique du Canada : la sécurité nautique n’est pas la responsabilité d’un seul groupe. Le fleuve Saint-Laurent, tout comme plusieurs des principales voies navigables du Canada, est un corridor dynamique partagé par des traversiers, des navires de charge, des bateaux de pêche et des embarcations de plaisance.

Obtenir des voies navigables plus sécuritaires au Canada exige un engagement collectif de la part de tous. Ceci inclut les organismes de règlementation gouvernementaux, comme Transports Canada, les conducteurs d’embarcations de plaisance, les exploitants commerciaux, et les unités de formation. Tous ces acteurs doivent connaitre et prendre en charge leur rôle dans la prévention du prochain accident.

Yoan Marier est le président du Bureau de la sécurité des transports du Canada et compte plusieurs années d’expérience dans le domaine des transports sous réglementation fédérale et de la conformité réglementaire.

Yoan Marier est le président du Bureau de la sécurité des transports du Canada et compte plusieurs années d’expérience dans le domaine des transports sous réglementation fédérale et de la conformité réglementaire.

Par Yoan Marier, président du Bureau de la sécurité des transports du Canada

Cet article a été publié dans le Vol. 48 No. 4 (Automne 2025) de Québec YachtingAbonnez-vous, c’est gratuit!