Entre plaisir et bruit : trouver le bon « volume » pour nos plans d’eau

Crédit photo : Denise Cloutier.
Le bruit fait partie de l’été sur l’eau. On jase sur le pont, on met de la musique, on démarre le moteur. Mais, de plus en plus souvent, ce bruit dépasse ce que les humains autour du lac sont prêts à accepter : soirées gâchées sur le quai, fenêtres fermées malgré la chaleur, impossibilité d’entendre les oiseaux ou simplement le vent dans les arbres. Et ce que nous ressentons comme un « fond sonore » envahissant n’est que la pointe de l’iceberg : chaque coup de gaz, chaque basse de haut‑parleur part aussi dans le monde des poissons, des huards et de tout ce qui vit sous la surface… où le son voyage environ quatre fois plus vite que dans l’air et se perd moins en chemin.[1]
Quand le bruit des bateaux nous gâche le lac…
De plus en plus de municipalités, d’associations de lacs et de coalitions comme Safe Quiet Lakes ou la Decibel Coalition rapportent la même chose : ce ne sont pas seulement les moteurs, mais aussi les systèmes de son qui dépassent largement la tolérance des gens autour des plans d’eau. Dans plusieurs régions de villégiature, on voit émerger des pétitions contre les party boats et les bateaux de wake/surf suréquipés en haut‑parleurs, parce que quelques bateaux suffisent à imposer leur playlist à tout un bassin, parfois jusqu’à plusieurs pâtés de maisons.[2]
Autour des lacs, les riverains décrivent la même réalité : un ou deux bateaux qui « montent le son » transforment l’ensemble du plan d’eau en discothèque flottante, créant un bruit de fond permanent pour ceux qui sont venus chercher le calme. Le soir, c’est encore plus vrai : l’air est plus stable, il y a moins de bruit de fond et le son glisse facilement au ras de l’eau. Résultat : une discussion animée sur un pont ou une chanson jouée un peu trop fort se rendent sans peine jusqu’à l’autre rive.
… et nous gâche aussi la santé!
Le bruit excessif n’est pas qu’une nuisance : c’est reconnu comme un vrai risque pour la santé physique et mentale.[3], [4]
Effets immédiats ressentis
- Fatigue, irritabilité, difficulté à se concentrer et baisse de la qualité de vie font partie des premiers effets rapportés par les gens exposés à un environnement bruyant (trafic, voisins, bateaux, musique).[5]
- Le bruit perturbe le sommeil : micro‑réveils, sommeil moins profond, somnolence et baisse d’énergie le jour, même quand on croit « s’être habitué ».[6]
Effets sur le cœur et le corps
- Les grandes synthèses (OMS, Agence européenne, revues scientifiques) montrent qu’une exposition chronique au bruit ambiant accroît le risque d’hypertension, de maladies cardiovasculaires (infarctus, AVC) et de diabète de type 2.[7]
- Mécaniquement, le bruit active le système de stress (adrénaline, cortisol), augmente la tension artérielle et la fréquence cardiaque, surtout la nuit, ce qui use le système cardiovasculaire à long terme.[8]
Santé mentale et bien‑être
- Être souvent « très agacé » par le bruit augmente le risque de troubles anxieux, de dépression et de moins bonne santé mentale globale.[9]
- L’OMS et les agences de santé considèrent maintenant l’agacement lié au bruit comme un effet de santé en soi, parce qu’il est associé à des problèmes de sommeil, de stress et de relations sociales.[10]
En résumé
Le bruit additionné de plusieurs bateaux et de leur musique sur un lac peut causer non seulement un agacement, mais une réelle cacophonie qui peut devenir rapidement insupportable pour le riverain qui est venu chercher calme et sérénité au lac.
Donc, une exposition répétée au bruit — que ce soit du trafic, d’avions ou de bateaux et de musique forte sur un lac — peut :
- Abîmer le sommeil et la concentration
- Augmenter le stress et la tension artérielle
- Contribuer, avec le temps, à des maladies cardiovasculaires et à des problèmes de santé mentale.
Le gouvernement consulte en vue d’agir
Ces constats ont poussé Transports Canada à lancer une consultation sur le bruit des petits bateaux.[11] Le rapport Ce que nous avons entendu confirme ce que les riverains disent depuis des années : le problème est réel, il s’aggrave et le statu quo ne suffit plus.[12] La majorité des répondants estiment que le bruit des moteurs, des échappements modifiés et des systèmes audio nuit directement à leur qualité de vie sur les lacs. L’option la plus populaire n’est pas une simple campagne de sensibilisation, mais l’idée de fixer de vraies limites de décibels chiffrées, applicables autant aux fabricants qu’aux propriétaires, harmonisées avec les États‑Unis et l’Europe pour faciliter l’application sur l’eau.[13]
Entre les lignes, Transports Canada envoie un message clair : le bruit des petits bateaux va sortir de la zone grise pour devenir un véritable enjeu de réglementation, au même titre que la sécurité ou les émissions. Pour nous, plaisanciers, cela veut dire deux choses : une pression croissante sur l’industrie pour offrir des bateaux plus discrets… et une responsabilité partagée de naviguer de façon que nos moteurs – et nos haut‑parleurs – restent compatibles avec la vie autour du lac.[14]
Comment se comporte le son sur un lac, surtout le soir ?

Crédit photo : Denise Cloutier.
Pour comprendre pourquoi on entend « tout le monde » le soir, il faut parler un peu de physique, mais en version simple. Le son aime suivre l’air le plus chaud : c’est là qu’il voyage le plus vite. En plein après‑midi d’été, quand l’air au‑dessus du lac est très chaud, les bruits du chalet montent vers le ciel avec cette couche d’air chaud; on les entend un peu moins bien sur l’autre rive.[15]
![Photo 3 : Reproduit de Acoustics Today, The World Through Sound: Reflection, Refraction, and the Principle of Least Time avec l’autorisation de l’Acoustical Society of America. Copyright 2026, Acoustical Society of America.[16]](https://www.quebecyachting.ca/wp-content/uploads/2026/08/photo-3-acoustics-today-the-world-through-sound-reflection-refraction-and-the-principle-of-least-tim.jpg)
Photo 3 : Reproduit de Acoustics Today, The World Through Sound: Reflection, Refraction, and the Principle of Least Time avec l’autorisation de l’Acoustical Society of America. Copyright 2026, Acoustical Society of America.[16]

Huard. Crédit photo : Denise Cloutier.
Les huards et d’autres animaux profitent d’ailleurs de ce phénomène pour communiquer sur de longues distances, mais pour les humains comme pour la faune, cela veut aussi dire qu’un seul bateau bruyant peut perturber un très grand nombre de personnes… et d’espèces.
Ce que nos bateaux font entendre sous l’eau
Si nous trouvons déjà le bruit envahissant sur la rive, imaginons ce que ça donne dessous. Pour un poisson, un bateau qui passe, c’est un peu comme si un camion fonçait dans votre salon. Un moteur, même modeste, produit deux grands types de bruit : le bourdonnement de la mécanique et le crépitement de l’hélice qui fait des bulles. Ces sons couvrent une grande partie de ce que les poissons entendent et peuvent masquer leurs propres signaux pour trouver de la nourriture, se reproduire ou fuir un prédateur.[18]

Truite grise (Touladi). Crédit photo : Sous les Seize-Îles, Jean-Louis Courteau, p. 20.
Des expériences simples l’ont montré : quand on fait écouter à des poissons des enregistrements de bruits de bateaux, ils s’alimentent moins, se cachent plus et réagissent parfois plus lentement quand un faux prédateur arrive. D’autres études ont mesuré leur stress : cœur qui bat plus vite, respiration qui augmente, hormones en hausse après le passage d’un moteur, surtout s’il est proche. Et quand on écoute des poissons qui parlent entre eux, on voit qu’ils vocalisent moins, ou autrement, lorsqu’il y a beaucoup de trafic nautique.[19]
Dans un petit lac, les rives sont proches, l’eau est souvent peu profonde. Le bruit rebondit sur le fond et les berges; il peut se concentrer dans certaines zones comme dans une caisse de résonance. Dans peu d’eau, le bruit du moteur et les vagues se transmettent directement au fond, aux plantes et aux petites bêtes qui vivent dans les sédiments.[20]
Les animaux aquatiques n’ont pas de bouchons d’oreilles. Sur un petit lac, un bateau qui tourne en rond au centre peut se faire entendre presque partout pour eux, surtout si la profondeur est faible.[21]

Tortue serpentine. Crédit photo : Sous les Seize-Îles, Jean-Louis Courteau, p. 22.
Tous les moteurs et tous les bateaux ne se valent pas
Du côté des moteurs, la science est assez claire : à puissance comparable, les vieux 2‑temps sont généralement plus bruyants que les 4‑temps modernes, et les moteurs électriques font moins de bruit globalement, même s’ils restent audibles sous l’eau.[22] La façon dont on utilise le moteur compte autant que le modèle :
- Une hélice abîmée fait plus de bulles, donc plus de bruit;
- Certaines vitesses créent un maximum de cavitation et de vacarme;
- Des accélérations répétées sous la fenêtre des voisins sont beaucoup plus agressives qu’un passage franc et bref à vitesse constante.[23]
Dans cette vidéo, une motomarine, avec ses accélérations, ses virages serrés et ses sauts, produit un bruit très variable dans le temps, sous l’eau comme en surface. Le côté « yo‑yo » du bruit est particulièrement fatigant pour nos oreilles… et pour les poissons. Les études montrent que leur jet d’eau et le nuage de bulles qui en résulte couvrent une large bande de fréquences, bien audible pour nous tous et pour la faune aquatique.[24] Imaginez le son sous-marin de cet enregistrement!

Motomarine qui tourne en rond. Crédit photo : IA Perplexity.
Les bateaux de wake/surf ajoutent une couche : des vagues plus grosses et plus puissantes que celles des bateaux classiques à vitesse comparable. Ces vagues vont frapper les rives avec plus d’énergie, arracher des morceaux de berge, faire bouger les quais et remuer la colonne d’eau quand il n’y a pas assez de profondeur. Ces bruits ne sont pas non plus négligeables.
Et puis il y a la musique. Les systèmes audio de certains bateaux de wake/surf sont plus puissants que ceux de nos salons : on peut facilement voir huit ou dix haut‑parleurs orientés vers l’arrière, sans compter ceux à l’intérieur. Le jour, le bruit ambiant et le vent limitent un peu leur portée. Le soir, l’air devient calme et le son se propage étonnamment loin au ras de l’eau : un seul bateau peut ainsi imposer sa bande sonore à la majorité des rives.

Bateau avec plusieurs haut-parleurs. Crédit photo : IA Perplexity.
Le rôle clé des fabricants dans un avenir plus calme
Les fabricants de bateaux ont un rôle déterminant à jouer dans la préservation du calme de nos lacs. Ils ont déjà prouvé qu’ils savent créer des machines puissantes et impressionnantes; cette expertise peut maintenant servir une autre ambition : concevoir des bateaux plus silencieux, mieux adaptés aux milieux fragiles où nous aimons naviguer. En repensant les coques, les hélices, les modes de fonctionnement près des rives et même la puissance des systèmes audio, ils peuvent réduire significativement le bruit sans diminuer le plaisir d’être sur l’eau.
Les solutions existent, les études le montrent, et les progrès sont à portée de main. Si les fabricants choisissent d’aller dans cette direction – encouragés par des normes de bruit plus claires – ils peuvent devenir de véritables alliés des lacs et contribuer à un avenir où navigation et tranquillité cohabitent enfin.[25]
Trois réflexes simples pour naviguer plus soft
La bonne nouvelle, c’est qu’on peut réduire notre empreinte sonore sans renoncer au plaisir.
- Choisir où l’on joue
Garder les activités les plus bruyantes (wake, ski, motomarines) dans les zones profondes et centrales du lac, loin des rives et des baies sensibles. Plusieurs études et démarches municipales recommandent de bannir le surf dans les bassins peu profonds et de le réserver à des couloirs dédiés sur les grands lacs, pour protéger l’eau… et la paix sociale.[26] - Ralentir près des rives
Traiter les 100–300 premiers mètres autour du lac comme un coussin calme : vitesse de manœuvre, pas de sports tractés, pas de va‑et‑vient devant les quais. Quelques km/h de moins et quelques dizaines de mètres de plus, c’est moins de bruit, moins de vagues, moins d’érosion – et des poissons qui entendent autre chose que nos moteurs. - Réduire le volume, surtout le soir
Le soir, le son voyage particulièrement bien d’une rive à l’autre. Baisser la musique dès qu’on s’approche des rives ou qu’on navigue après le souper. Éviter les partys flottants prolongés dans une même baie – ce que plusieurs règlements municipaux interdisent déjà – et privilégier des moteurs plus silencieux et un entretien régulier, c’est aussi investir dans la santé du lac… et dans nos relations de voisinage.[27]

Crédit photo : Denise Cloutier.
Naviguer, c’est partager : l’eau, le paysage, mais aussi le silence. Sur un lac, notre bruit ne disparaît pas : il se propage – rapidement dans l’eau, plus loin qu’on le croit dans l’air – et il s’ajoute à celui des autres. La question n’est plus de savoir si nos bateaux font du bruit, mais comment faire pour que ce bruit – moteur, vagues, musique – reste compatible avec la vie du lac… et avec la qualité de vie de celles et ceux qui l’habitent.
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[1] https://news.usask.ca/articles/research/2018/the-fishy-problem-of-underwater-noise-pollution.php
[2] https://safequiet.ca/resources/faq/
[3] https://www.who.int/europe/publications/i/item/WHO-EURO-2018-3287-43046-60243
[4] https://www.who.int/tools/compendium-on-health-and-environment/environmental-noise
[5] https://www.who.int/europe/health-topics/noise#tab=tab_1
[6] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4608916/
[7] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5858448/, PMC12810149/, PMC3971384/, PMC8910193
[8] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4608916/
[9] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8910193/; https://poloparkhearing.com/can-noise-annoyance-affect-your-physical-heath/; https://www.canada.ca/en/health-canada/services/noise-your-health/effects-mental-health-well-being.html
[10] https://ncceh.ca/resources/subject-guides/environmental-noise
[11] https://tc.canada.ca/en/corporate-services/consultations/let-s-talk-small-vessels-noise-emissions/what-we-heard-small-vessel-noise-emissions
[12] https://foca.on.ca/noise-pollution/
[13] https://georgianbay.ca/boating/boating/the-decibel-coalition/
[14] https://tc.canada.ca/en/corporate-services/consultations/what-we-heard-report-quiet-vessel-initiative-qvi-small-vessel-workshop
[15] https://www.dfo-mpo.gc.ca/oceans/noise-bruit/about-a-propos/index-eng.html
[16] https://acousticstoday.org/10-the-world-through-sound-reflection-refraction-and-the-principle-of-least-time/
[17] https://zeninform.com/the-lakes-acoustic-secret-a-case-study-on-sound-water-and-temperature-inversion/
[18] https://wcscanada.org/resources/boat-noise-reduces-vocalization-rate-and-alters-vocal-characteristics-in-wild-plainfin-midshipman-fish/
[19] https://cdnsciencepub.com/doi/10.1139/cjfas-2017-0245
[20] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0269749120360644
[21] https://www.auckland.ac.nz/en/news/2023/05/24/sound-pollution.html
[22] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6484016/
[23] https://cdnsciencepub.com/doi/10.1139/cjfas-2017-0245
[24] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23556699/
[25] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0269749120360644
[26] https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0269749120360644
[27] https://cdnsciencepub.com/doi/10.1139/cjfas-2017-0245
Par Denise Cloutier, directrice générale de la Coalition Navigation
*Cet article a été publié dans le magazine numérique Printemps 2026 de Québec Yachting. Abonnez-vous, c’est GRATUIT!