Québec Yachting

Du Québec aux Açores à la voile sans GPS — Traverser l’Atlantique au sextant en 2025

En 1983, mon père traverse l’Atlantique jusqu’aux Açores sur le voilier Maruna. Ils sont quatre à bord : Alain, Yves, Yanick… et Gilles, le navigateur.

La traversée, ils l’ont réalisée au sextant. Au sextant de bronze de Gilles!

Comme Gilles était devenu un ami proche de mon père, je l’ai connu dès mon enfance. Combien de fois les ai-je entendus raconter leurs histoires de navigation autour d’un feu. Une source d’inspiration, c’est sûr.

À l’époque, les systèmes GPS n’existent pas encore pour les plaisanciers. Aujourd’hui, c’est souvent par choix, mais naviguer au large sans GPS signifie accepter l’incertitude. On quitte la côte avec une dernière position connue, puis on s’en remet à la navigation à l’estime, au soleil, aux étoiles, à l’heure exacte indiquée par une montre bien réglée. Chaque midi solaire devient un rendez-vous avec l’astre, les nuits claires une opportunité de vérifier sa latitude grâce à Polaris. Le reste du temps, on avance. En espérant que le calcul est bon… et notre estime aussi.

En 2021, c’est à mon tour de faire une traversée océanique, ma première en tant que capitaine. Nous venons d’arriver au Panama après avoir traversé l’océan Pacifique à bord de Venus, notre Baltic 51. Inspiré par les récits de navigation de Moitessier, Tabarly, mais aussi par ceux de Gilles et de mon père, j’essaye de me familiariser avec le sextant. Ce sont mes premiers relevés astronomiques en plein océan. Trente-quatre jours de mer depuis les Marquises.

Et puis, à peine remis du roulis, je reçois la nouvelle : Gilles est décédé.

Arrivée au Panama après 34 jours de traversée.

Arrivée au Panama après 34 jours de traversée.

Je l’avais eu au téléphone quelques jours avant mon départ. On avait parlé sextant et navigation astronomique. Une conversation banale, comme on en a tant. On se dit qu’on se reparlera plus tard. Et puis maintenant, ce sera le silence radio, pour toujours.

Quelques années plus tard, son sextant arrive entre mes mains.

Un objet lourd, froid, chargé d’histoire. Le même qui avait permis à mon père et à son équipage de rejoindre les Açores près de quarante ans plus tôt.

Le sextant Roger Poulin de Gilles.

Le sextant Roger Poulin de Gilles.

À l’époque, je pensais pouvoir l’honorer en l’utilisant pour l’Ocean Globe Race, une course autour du monde en équipage, avec escales, sans GPS. Navigation au sextant, cartes papier, montre et éphémérides, comme dans le temps des Whitbread. Un projet un peu fou dans lequel je m’étais lancé en 2019, à l’âge de 26 ans, en tant que capitaine, avec un objectif clair : être la première équipe québécoise à participer à une course autour du monde internationale.

Le projet ArcticStern était né de cette ambition. Et c’est dans ce cadre que nous avions entrepris de ramener Venus depuis Tahiti jusqu’au Québec. Quinze mille cinq cents milles nautiques en seize mois. Majoritairement au près, contre les vents et les courants dominants. Le tout en pleine pandémie.

Mais le convoyage aura pris plus de temps que prévu. Le financement, dans cette période post-COVID, s’avérait difficile. Et un chantier majeur était nécessaire pour être minimalement compétitif. À contrecœur, une fois arrivé au Québec, j’ai dû renoncer.

J’étais resté sur ma faim. Sur ma faim de réaliser une traversée océanique entièrement au sextant.

Trois ans plus tard, après un chantier complet à Rivière-au-Renard, en Gaspésie, j’annonce une nouvelle traversée. Destination : les Açores. Le même point de chute que mon père et Gilles, 42 ans plus tôt.

Cette fois, je couperai le GPS pour la navigation.

De la neige au soleil

Avril 2025.

Pour pouvoir traverser en juillet, le dernier sprint du chantier est lancé. J’habite à bord. Le décor est blanc, froid. Les journées sont courtes, les températures chutent sous les -10 °C. À l’intérieur, une petite chaufferette suffit à garder les doigts fonctionnels.

Venus sous la neige d’avril.

Venus sous la neige d’avril.

À première vue, Venus semble loin d’être prête. Son mât de 25 mètres repose à l’horizontale à son côté. Le gréement dormant doit être changé. Le pont, qui doit être poncé et repeint au complet, est recouvert de neige. Les températures négatives nous bloquent pour l’instant, les efforts sont donc concentrés à l’intérieur : électricité, plomberie, électronique.

Jour après jour, les projets de la to-do list se voient accompagnés du « check ». Et un projet de plus est réalisé. Puis un autre. Et un autre encore.

Vivre à bord dans ces conditions, c’est accepter une forme d’inconfort permanent. Le froid qui s’infiltre par les moindres interstices. L’humidité qui ne sèche jamais complètement. Les outils qui collent aux doigts. Les repas improvisés, mangés sur le coin d’un établi. Mais chaque vis serrée, chaque câble passé, chaque système remis en fonction rapproche un peu plus du départ.

Et puis, la neige fond.

Ponçage du pont pré-peinture en mai.

Ponçage du pont pré-peinture en mai.

Les projets d’extérieur peuvent enfin commencer. En mai, le mât traversant de 700 kg est posé. Le spartite est coulé. Le nouveau gréement dormant est ajusté. Le pont est poncé, peint, le Kiwigrip appliqué. Venus retrouve petit à petit ses couleurs.

Opération de remâtage du mât de 700 kg de Venus.

Opération de remâtage du mât de 700 kg de Venus.

Juin arrive avec ses dernières retouches. Les derniers coups de peinture. L’antifouling. Et finalement, la mise à l’eau.

Ceux qui ont remis leur voilier à l’eau après un long chantier comprendront le sentiment incroyable de voir qu’il se pose à nouveau sur ses lignes. Le nôtre était là, vif, déjà prêt pour l’aventure.

Il reste deux semaines avant le départ. Deux semaines pour tester et calibrer tous les systèmes, les anciens comme les nouveaux. Une première navigation test de deux heures avec nos nouvelles voiles suffit à confirmer que tout fonctionne.

Le grand départ

Les départs sont toujours émouvants. Celui-ci l’était encore plus.

Non seulement cette traversée était empreinte de la symbolique du sextant, mais c’était aussi la première fois que j’allais partir à bord de Venus sans mon bras droit, Chloé. Nous avions appris quelques semaines plus tôt que nous attendions un enfant.

Le choix avait été fait : nous ne voulions pas prendre de risque.

Partir pour une traversée sans GPS avec un sextant hérité d’un ami disparu, au moment même où une nouvelle vie s’annonçait, donnait à ce départ une dimension toute particulière, et une responsabilité accrue.

L’équipage pour la traversée, ainsi que Chloé et Taio.

L’équipage pour la traversée, ainsi que Chloé et Taio.

Le 5 juillet 2025 à 13 h, nous levons l’ancre de Gaspé, direction l’île de Flores, la plus occidentale des Açores. À bord, nous sommes six. Un équipage aux expériences variées, du novice à l’expert. Jacob mon second, Audrey, Jeanne, Christine, Maud et moi-même, toujours à poste.

Devant nous : environ 1 650 milles nautiques. Soit une dizaine de jours de navigation.

Au sextant.

Comment décrire l’instant où la navigation commence et que l’on laisse derrière soi la dernière position exacte connue?

J’étais le seul à bord à savoir utiliser le sextant. Aucun back-up. Le risque était réel : manquer les petites îles des Açores et se retrouver à naviguer au-delà de cet archipel entouré de l’océan.

De baleines et de brume

Soixante heures plus tard, la brume mystérieuse des bancs de Terre-Neuve nous enveloppe dans son monde sans fin. L’air est froid et humide, alors que nous avançons doucement à 7 nœuds, guidés par la bordure orange de nos voiles. Tout est silence, silence rythmé par les vagues que nous laissons derrière nous.

Navigation dans la brume des bancs de Terre-Neuve.

Navigation dans la brume des bancs de Terre-Neuve.

En ce deuxième jour, le premier test est arrivé rapidement, avec du près serré, des rafales à 27 nœuds tandis que nous naviguions avec la trinquette et deux ris sur la grand-voile.

Ça a duré près de 24 heures, à tester les estomacs de tous et chacun. Les repas étaient rapides : snacks et soupe aux pois. À la recherche de réconfort.

Nous passons au nord des îles de la Madeleine, nous longeons Terre-Neuve et puis, Saint-Pierre-et-Miquelon. Nous avalons inlassablement des milles nautiques, Venus étant bien plus gourmande qu’elle ne l’était auparavant. Un délice.

En ce moment, l’idée de pouvoir prendre une méridienne semble impossible.

Peut-être que le soleil finira par faire son apparition? Seul l’avenir nous le dira.

Ô Brume.

Ô Brume.

Ô Brume,

Toi qui par ta présence ne te fait oublier,

sache qu’à ce point tu n’es plus désirée.

Ton aura de mystère nordique froid

Nous aura fait parcourir nos corps d’émoi,

Mais, bien que les icebergs on croit apercevoir

Des bancs de Terre-Neuve, seule toi restera dans nos mémoires.

Alors toi, ô Brume,

À quand les journées chaudes?

Libère-nous de ton inlassable emprise

Avant que, malgré nous, on te méprise.

(Extrait du journal de bord, 8 juillet 2025)

Une frontière invisible

On parle souvent du Gulf Stream comme d’un courant chaud. Mais en mer, c’est une frontière. Nous devrions y entrer dans environ 20 milles nautiques. Il nous aura fallu presque une semaine pour atteindre ce courant tant attendu, et la chaleur qui devait venir avec.

Le soleil apparaît enfin!

Le soleil apparaît enfin!

Hier déjà, nous avons eu un avant-goût de ce que le soleil avait à nous offrir, et ça n’a fait qu’augmenter notre désir pour ces journées où nos corps pourraient se laisser parcourir par les rayons de l’astre.

Hier aussi nous avons été accompagnés par une meute de petits dauphins qui, surgis du lointain, nous ont escortés pendant quelques minutes éternelles.

Certains diront qu’ils étaient une cinquantaine, d’autres, une centaine, voire un millier. Seul le temps pourra bâtir la légende.

Enfin le Gulf Stream et la chaleur.

Enfin le Gulf Stream et la chaleur.

En quelques heures, la température de l’air et de l’eau augmente. Le ciel s’ouvre. Les cumulus s’alignent en longues rues parallèles. La sargasse apparaît, dérivant à la surface. Les galères portugaises – man o’ war – flottent, translucides, comme des voiles miniatures.

Un sourire océanique! Que du bonheur!

Un sourire océanique! Que du bonheur!

Cette journée du 12 juillet est idyllique.

Chaude, ensoleillée, venteuse mais pas trop. Le soleil est là, implacable, nous montrant fièrement sa position dans le ciel. Et c’est avec respect que nous demandons conseil à La méridienne afin de trouver notre position qui nous guidera vers l’île de Flores.

C’est donc au midi solaire qu’elle nous chuchote la clé de notre position : 41°49’N – 043°11’ W.

Mesures au sextant, avec mon second.

Mesures au sextant, avec mon second.

Nous voici rassurés, nous sommes sur le bon chemin. Encore quelques jours avant d’apercevoir des monts au loin. Peut-être.

D’ici là Venus continue à chevaucher les vagues, vagues de contrées lointaines, une après l’autre, inlassablement. Vaillamment.

Pour des questions de sécurité, nous embarquons un Iridium, utilisé uniquement pour les bulletins météo. Mais voici qu’il tombe en panne. Impossible de le recharger. La batterie diminue inexorablement à chaque téléchargement des bulletins météo, à tel point que nous voici sans mises à jour.

Et les dernières prévisions n’annonçaient rien de bon. Soit 25-30 nœuds au portant au cours de la journée du lundi 14 et une grosse dépression qui sévit plus au nord avec des vents de plus de 40 nœuds.

Mais c’était la dernière prévision…

À bord les conditions commencent à se détériorer tranquillement.

Pour préserver un peu de repos, nous prenons trois ris tandis que la trinquette arbore sa couleur. Les nuits seront courtes et les journées sportives, car finalement des vagues de plus de 5 mètres vont surgir des profondeurs alors que le vent chatouillera les 50 nœuds; 51,4 nœuds, anémomètre dixit.

La dépression ne nous aura pas ratés.

Le tout avait été annoncé en pleine nuit, avec un spectacle de son et lumière de foudre et tonnerre qui aura duré plus de deux heures, avec des coups de vents forts. Assez vite Joe le pilote avait été mis sur pause après avoir raté deux gros surfs de vagues, manquant de peu de perdre la planche de surf qui s’est retrouvée dans l’eau avec le rail de fargue.

L’adrénaline au champ de bataille!

La deuxième nuit les conditions restaient mauvaises. C’est le navire Zao China qui nous en a informés à la suite de notre requête via la radio.

Pluie, vent, vagues.

Ce n’est pas encore fini.

Flores

Nous devrions arriver demain matin, mais aujourd’hui le cap a été maintenu tant bien que mal, alors l’estime elle aussi en a pris un coup.

La méridienne de midi était compliquée, avec une forte houle de travers qui nous faisait valdinguer d’un bord à l’autre.

Alors je souhaite faire un double-check avec un astre que je n’ai encore jamais utilisé : Polaris.

 

Premières lueurs à l’approche de Flores.

Premières lueurs à l’approche de Flores.

Située dans la continuation de la Grande Ourse, Polaris serait en mesure de nous donner la seule information dont j’ai besoin actuellement : notre latitude.

Mais l’obscurité cache encore l’horizon… jusqu’au petit matin. Sextant de Gilles en main, c’est l’instant de vérité : 39°21’N.

Est-ce bon?

Je vais passer ma nuit à la barre en pleine recherche de ce monticule qui devrait apparaître devant nous.

Flores.

Après 11 jours de navigation, terre en vue!

Après 11 jours de navigation, terre en vue!

Des nuages bas s’étendent le long de l’horizon, mais certains semblent stationnaires, plus gros, plus grands.

Et puis, après un lever de soleil teinté d’un grain, le spectacle surgit : une langue de terre, pile devant nous.

Impossible de faire mieux.

Nous sommes arrivés, après 10 jours de navigation au sextant!

L’équipage au complet arrive aux Açores!

L’équipage au complet arrive aux Açores!

Flores, les Açores.

Pour toi, Gilles.

Naviguer au sextant aujourd’hui n’est plus une nécessité. C’est un choix.
Un choix qui demande du temps, de la rigueur, et une certaine tolérance à l’incertitude.

Cette traversée m’a rappelé que, même à l’ère des écrans et des satellites, il est encore possible de trouver sa position avec le soleil, les étoiles… et un peu de confiance dans ses calculs et son estime.

C’est aussi ce qui m’a donné envie, depuis, de transmettre ces connaissances à d’autres navigateurs, pour que cette manière de naviguer, plus lente, plus exigeante peut-être, continue d’exister.

Axel Galpy-Massé d’ArcticStern offre des séminaires en ligne sur la navigation astronomique, la restauration d’un voilier et oser partir au large. Vous pouvez vous inscrire et les visionner au https://www.arcticstern.com/fr/webinars. Il a aussi récemment publié le livre Du rêve à la réalité – Apprendre à réaliser son rêve sans se perdre en route

Par Axel Galpy-Massé, ArcticStern

*Cet article a été publié dans le magazine numérique Printemps 2026 de Québec Yachting. Abonnez-vous, c’est GRATUIT!