Québec Yachting

Naviguer et assurer la pérennité de mon plan d’eau

Lac Laurel. Crédit photo : Denise Cloutier.

Quel est le pouvoir du navigateur d’assurer la pérennité du plan d’eau sur lequel il circule? Ou est-ce plutôt un devoir? Quoiqu’il en soit, un navigateur responsable a le devoir et le pouvoir de s’informer lui-même quant aux impacts de son embarcation sur le plan d’eau afin de le préserver pour les générations futures.

On peut penser que les riverains possèdent un sentiment d’appartenance plus fort à leur plan d’eau que les navigateurs de passage. Par contre, si les navigateurs ne sont pas au courant de l’impact de leur embarcation à moteur sur le plan d’eau, ils peuvent l’endommager et affecter la qualité de l’eau bien malgré eux. Aussi, en absence de règles claires, les navigateurs non informés se sentent légitimés de naviguer à leur guise, n’importe où, qu’ils soient riverains ou non.

Donc, première responsabilité du navigateur : s’informer lui-même. Il existe de nombreuses études sur l’impact des différentes embarcations sur la santé des lacs, notamment sur l’impact des wakeboats, qui provoquent le brassage des sédiments et l’érosion des rives. Les vagues surdimensionnées de certains bateaux peuvent aussi endommager les infrastructures en rive comme les quais, les prises d’eau potable, etc.

Ces études démontrent qu’un wakeboat doit naviguer dans un corridor d’au moins 600 mètres et à une profondeur minimale d’au moins 7 mètres pour ne pas endommager la vie aquatique du plan d’eau. Pour s’informer lui-même, le navigateur doit d’abord connaître la bathymétrie de son plan d’eau. Il peut également lire les chroniques sur la navigation durable que j’écris depuis 2023 dans chaque numéro de Québec Yachting sur la navigation durable.

Un schéma très éloquent de l’impact de différentes embarcations dans la colonne d’eau a été produit par la Corporation du bassin de la Jacques-Cartier en 2024. On y voit la comparaison des embarcations suivantes : motomarines (non à la verticale), pontons, bateaux nautiques, wakesurf et wakeboard dans différentes positions.

Diagnose 2024 Lac Saint-Joseph. Crédit photo : CBJC, 2025 (adapté de Raymond et Galvez, 2017).

À vous de choisir votre embarcation en conséquence. On sait que brasser les sédiments apporte un effet néfaste important : ceux-ci contiennent du phosphore et de l’azote qui, une fois relargués dans la colonne d’eau, suralimentent les plantes aquatiques envahissantes et les algues qui peuvent se concentrer en efflorescence de cyanobactéries potentiellement toxiques. La même chose peut être provoquée par l’érosion des berges qui amène des particules de terre dans le plan d’eau, et toutes ces particules contiennent du phosphore et de l’azote.

Une vidéo produite par l’Université du Minnesota sur l’impact des embarcations aux vagues surdimensionnées sur la vie aquatique parle par elle-même. Donc, assurez-vous que votre embarcation ne cause pas de dommages à votre plan d’eau… Le bon bateau au bon endroit.

Au Québec, Renaud Caya et Sylvain Caya, riverains du lac Sept-Îles, ont produit un excellent documentaire très éloquent, L’eau entre nos mains. Il décrit de façon très claire les problèmes que vit le lac à cause du phosphore qui est relargué dans la colonne d’eau par le brassage des sédiments provoqué par les bateaux de wake/surf. Voici deux navigateurs riverains qui ont à cœur la santé de leur lac, qui se sont informés et qui agissent pour le protéger et propager l’information. Bravo!

Crédit photo : Denise Cloutier.

De plus, un récent communiqué scientifique produit par les chercheurs Maxime Wauthy et William Lavery informe sur l’analyse de la capacité des lacs du Québec de recevoir des wakesurf, à l’aide des cartographies disponibles sur le site du ministère de l’Environnement (MELCCFP) et à la lumière des études mentionnées plus haut. Ils concluent que :

Ce sont alors 30 252 lacs québécois qui ne sont pas en mesure de supporter le « wakesurf », sur un total de 39 192 lacs pour lesquels nous avons des données.

En termes de proportion, ce sont donc, au minimum, 77 % des lacs québécois présents dans la base de données du ministère qui ne peuvent pas accueillir le « wakesurf », contre 1 % qui le peuvent, et 22 % pour lesquels il manque des données bathymétriques.

Il est ainsi essentiel de rappeler que ces « wakeboats » doivent réaliser leur pointe de vitesse avec leurs ballasts engagés dans des corridors où la profondeur dépasse les 7 mètres, et ce à une distance d’au moins 300 mètres des deux rives, pour que le lac puisse tolérer le « wakesurf ».

Ainsi, la bonne embarcation au bon endroit et en nombre supportable pour le lac permettra de garantir sa protection dans le temps, faisant de notre « or bleu » une ressource durable dont nous et les générations futures pourrons continuer à profiter.

Deuxième responsabilité du navigateur : trouver des alliés. Une fois que vous vous êtes bien informé de l’impact de votre embarcation sur votre plan d’eau, parlez-en aux riverains autour de vous. Peut-être existe-t-il déjà une association vouée à la protection du plan d’eau. Sinon, créez-en une! Ces personnes, comme vous, sont les plus préoccupées par la santé du plan d’eau. Elles s’y baignent, s’y amusent, y naviguent et profitent de sa beauté et du sentiment de plénitude qu’il leur procure. Elles souhaitent que leurs petits-enfants puissent en profiter après eux. Travailler ensemble, bénévolement, pour une cause commune comme la santé de notre plan d’eau contribue au sentiment d’accomplissement personnel et peut mener à des amitiés durables.

Crédit photo : Denise Cloutier.

Troisième responsabilité du navigateur : caractériser la santé du plan d’eau. Si on veut connaître l’impact de notre navigation sur la qualité de l’eau du lac, il est important de connaître à quel niveau trophique il se situe. Une campagne d’échantillonnage en collaboration avec le Réseau de surveillance volontaire des lacs (RSVL), si elle n’est pas encore démarrée sur votre plan d’eau, peut vous aider à comprendre et améliorer la qualité de l’eau. Si le plan d’eau bénéficie déjà des données historiques du RSVL (faire une recherche), vous pouvez voir l’évolution sur quelques années de différents paramètres : la transparence de l’eau, les concentrations en phosphore et en chlorophylle.

Votre association peut également donner un mandat à des consultants pour réaliser une étude plus exhaustive sur la santé de votre plan d’eau. L’organisme de bassins versants de votre zone hydrographique (il y en a 40 au Québec) pourrait très bien vous renseigner à ce sujet.

Quatrième responsabilité du navigateur : se doter de mesures non réglementaires pour protéger le plan d’eau. Votre association pourrait se doter d’un code d’éthique pour baliser le vivre ensemble sur le plan d’eau. Par exemple, prévoir une distance d’au moins 100 mètres de la rive pour les activités nautiques motorisées et au moins 300 mètres de la rive pour les activités de wakesurf. Il est important d’empêcher l’érosion des rives et de protéger la vie aquatique qui est plus présente en rive, de même que de préserver les activités non motorisées des vagues surdimensionnées. Vous pourriez zoner les activités sur une carte de votre lac en fonction de sa bathymétrie. Si les dimensions de votre plan d’eau ne permettent pas la pratique du wakesurf, il est urgent d’agir.

Crédit photo : Association Lac Laurel.

Vous pourriez aussi instaurer des heures de navigation avec remorquage (sports tractés) pour laisser reposer le lac et assurer la quiétude des riverains le soir et le matin, par exemple entre 19 h et 10 h. Vous pourriez proposer une vitesse maximale sur le lac le jour et une autre la nuit. Vous pourriez aussi interdire aux motomarines de tourner en rond et de faire des verticales qui brassent les sédiments. Toutes ces mesures pourraient être entérinées en assemblée générale de votre association et mises en œuvre à l’aide des riverains et d’une patrouille nautique bénévole.

Vous pourriez instaurer une campagne de sensibilisation en vous basant sur celle de la Coalition Navigation qui décrit les bonnes pratiques en matière de navigation durable.

Cinquième responsabilité du navigateur : impliquer la municipalité pour vous aider. Si les mesures non réglementaires n’arrivent pas à responsabiliser les navigateurs sur les bonnes pratiques, vous pourriez considérer faire une demande de restrictions à la navigation dans le processus de Transports Canada sur le Règlement sur les restrictions visant l’utilisation des bâtiments qui a été mis à jour le 13 août 2025. Pour ce faire, vous devez impliquer votre municipalité, qui doit elle-même entamer le processus avec Transports Canada et convoquer les consultations publiques.

Crédit photo : Fossambault-sur-le-lac.

Les mesures non réglementaires sont un prérequis pour déposer une telle demande. Votre municipalité pourrait aussi vous mandater pour la représenter auprès de Transports Canada, ou si le processus vous semble trop lourd, vous pourriez mandater la Coalition Navigation qui offre ce service aux municipalités.

Malheureusement, le Guide des administrations locales mis à jour en août 2025 rend les démarches encore plus exigeantes, plus complexes pour protéger leur plan d’eau même si le délai d’application a été raccourci. Il est vraiment regrettable que, dans le processus de Transports Canada, le fardeau de la preuve soit si lourd pour ceux qui veulent protéger l’environnement, alors que ceux qui polluent le plan d’eau avec leurs vagues surdimensionnées n’ont rien d’autre à faire que de continuer à le faire et quelques fois dénoncer haut et fort les élus et riverains qui ont décidé de protéger leur patrimoine lacustre. Mais cet état de fait ne doit pas nous décourager ni nous empêcher de réaliser de telles démarches qui sont importantes pour protéger notre milieu de vie.

Sixième responsabilité du navigateur : garder le moral; la santé de votre plan d’eau en vaut la peine.

Lac Saint-Joseph. Crédit photo : Denise Cloutier.

En terminant, assurer la pérennité de votre plan d’eau pour les générations futures, pour y nager en toute sécurité encore longtemps, relève de VOTRE pouvoir et de VOTRE devoir. Il s’agit d’un patrimoine collectif où la biodiversité nous rend d’immenses services qu’il est difficile de quantifier en dollars. Seule la solidarité de la communauté et son attachement au bien-être collectif que notre plan d’eau nous procure peuvent y arriver. Les petits plaisirs personnels ne pèsent pas lourd dans la balance quand il s’agit d’un enjeu collectif aussi important.

Rappelez-vous : Naviguez avec le bon bateau, au bon endroit!

Lac Laurel. Crédit photo : Denise Cloutier.

Par Denise Cloutier, B.A.A., M. Env., directrice générale de la Coalition Navigation

*Cet article a été publié dans le Vol. 48 No. 4 (Automne 2025) de Québec Yachting. Abonnez-vous, c’est GRATUIT!